Le Ballon d’Or est la plus prestigieuse récompense individuelle du monde du football. Les joueurs qui l’ont remporté sont, pour beaucoup, des légendes de ce sport. Cependant, qui se souvient encore de l’Anglais Stanley Matthews ? Assez méconnu, il reste pourtant le premier joueur lauréat du Ballon d’or en 1956. Retour sur la carrière d’un immense talent célèbre pour sa longévité et surnommé « le sorcier du dribble ».
2 mai 1953, Wembley. Devant 100 000 personnes, c’est le sommet de la saison anglaise qui se déroule dans l’un des plus emblématiques temples du jeu. Au programme, la finale de l’illustre Cup entre deux clubs qui ont quitté depuis longtemps le devant de la scène nationale : le Blackpool FC contre les Bolton Wanderers.
La toute jeune reine, Élisabeth II, sacrée un mois pile après ce match, assiste à sa première finale de Cup en tant que souveraine. Lorsque les joueurs des deux équipes entrent sur le terrain, elle ne sait sans doute pas qu’elle va vivre un moment unique de l’histoire footballistique. Et Stanley Matthews non plus.
En 1953, l’ailier de Blackpool a 38 ans. La majorité des joueurs sur la pelouse sont donc plus jeunes que lui, qui voit déjà la fin de sa carrière se profiler. Et pourtant, ce jour-là, il reste encore le meilleur. Grâce à lui, Blackpool réussit la première remontada de l’histoire. Menés 3-1 à vingt minutes du terme, les Seasiders renversent le cours du match. Sur son aile, Matthews est intenable. Il chaloupe, dribble, élimine, rend fou les défenseurs… et va chercher la victoire par son seul talent. À la dernière minute, Blackpool remporte la Cup 4-3.
C’est le seul titre de l’histoire de ce club du nord-ouest de l’Angleterre. Le seul également de la carrière de celui dont la fantastique technique lui a valu le surnom de « sorcier du dribble ». Pour d’autres, Stanley Matthews était tout simplement « le magicien ».
Ballon d’Or à 41 ans !

Stanley Matthews sous le maillot de Blackpool, en 1951.
1953 représente le sommet de la carrière de Stanley Matthews. Trois ans plus tard, et donc à… 41 ans, il remporte le premier Ballon d’Or de l’histoire. Apothéose d’une carrière marquée par une exceptionnelle longévité. Mais comment expliquer cette consécration de 1956 alors que Matthews a un palmarès quasiment vierge ? Cette année-là, il est en compétition avec des joueurs légendaires comme Alfredo Di Stefano ou Raymond Kopa, qui viennent de disputer la première finale de la Coupe des Champions entre le grand Real Madrid et le Stade de Reims ; Ferenc Puskas ou Sandor Kocsis, vice-champions du monde 1954 avec la Hongrie, ou encore Lev Yachine, pour beaucoup le meilleur gardien de but de tous les temps.
Bref, des pointures internationales. Et pourtant, c’est le vieillissant Anglais qui remporte ce trophée récompensant, à l’époque, le meilleur joueur européen évoluant en Europe. Ce sacre de Matthews peut ressembler à une incongruité qui ne pourrait guère plus se reproduire aujourd’hui. Pourtant, il est le symbole de ce qu’est le football : ce jeu ne se résume pas à de simples lignes de statistiques ou à l’étalage d’un palmarès. Ce qui fait l’essence du football, ce sont les gestes sur le terrain. Les actions de classe. La prouesse technique et la maestria qui marque votre adversaire, quel que soit le score du match. L’aisance balle au pied rendant toute récupération impossible. La capacité à se débarrasser de son défenseur et à faire le geste juste, la bonne touche de balle, au bon moment. La magie du football ne s’explique pas. Elle se vit.
Malgré son palmarès presque inexistant, c’est cette magie que Stanley Matthews a parsemé sur les terrains pendant 33 ans. Oui, trois décennies de carrière au plus haut niveau. Tout cela explique que, en 1956, Stanley Matthews a été élu meilleur joueur d’Europe devant Raymond Kopa (3e) et Alfredo Di Stefano (2e).
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Stanley Matthews, le premier grand numéro 7 de l’histoire du football britannique
Stanley Matthews est né le 1er février 1915 à Hanley, petite ville jouxtant Stoke-on-Trent dont elle fait aujourd’hui partie. C’est dans ce Staffordshire du centre de l’Angleterre que le jeune garçon grandit aux côtés de ses trois frères. Son père, Jack, est barbier et ancien boxeur professionnel. Il transmet très logiquement à son fils son amour du sport et les valeurs d’effort, de combat et de dépassement de soi. Dès 6 ans, le petit Stan intègre le club de sport de Stoke-on-Trent et monte sur le ring. Puis, à 11 ans, il s’investit pleinement dans le football, toujours suivi et guidé par l’œil attentif et les bons conseils paternels.
Ses qualités balle au pied sautent immédiatement aux yeux. Sa rapidité d’exécution, sa conduite de balle et ses qualités de dribbleurs impressionnent. Stanley Matthews ne s’arrête jamais de jouer. Il a le football dans le sang.
« J’adorais prendre une petite balle et jouer avec. J’avais même l’habitude d’aller chez le boucher récupérer les vessies de porc pour les gonfler et en faire un ballon. Je jouais même la nuit, sous les réverbères. C’était mon plaisir » , Stanley Matthews en 1995, sur les ondes de la BBC Radio 5 Live.
Après avoir intégré l’équipe réserve de Stoke, Stanley Matthews y dispute son premier match professionnel, en deuxième division, en 1932. Il a 17 ans à peine. Personne ne sait encore qu’il jouera au plus haut niveau jusqu’en… 1965. Il a donc 50 ans lorsqu’il met fin officiellement à sa carrière professionnelle, revenu à Stoke. Durant ces trois décennies de football, sous le maillot des Potters puis de Blackpool, ses deux seuls clubs, il élance son fameux numéro 7 sur toutes les pelouses du Royaume. Stanley Matthews deviendra en réalité le premier grand numéro 7 de l’histoire du football britannique, bien avant les George Best, Éric Cantona, David Beckham ou encore Cristiano Ronaldo.
Très rapidement, le jeune Stanley Matthews s’affirme comme un jeune prodige et devient un élément majeur du onze de Stoke qui rejoint l’élite dès 1933. Pourtant, il ne s’enflamme pas. Car héritage paternel oblige, il a la tête sur les épaules. Certes, Stanley est doté de facilités techniques déconcertantes. Mais il ne s’en contente pas. Au contraire, il travaille, s’entraîne, redouble d’efforts. Écoute son père qui lui conseille d’ouvrir un compte épargne pour y déposer, chaque mois, la moitié de son salaire. Et comprend vite que l’hygiène de vie est un facteur essentiel pour réussir une carrière de sportif de haut niveau.
« J’ai eu la chance d’être bien conseillé : j’ai commencé à manger plus de salades, plus de fruits, et, tous les lundis, je jeûnais. Je ne faisais cela que le lundi, mais cela me permettait de me sentir bien », Stanley Matthews.
Tout cela permet à celui qui deviendra végétarien de performer sur le terrain. Et de gravir les paliers aussi vite qu’il dribble ses adversaires. À seulement 19 ans, il a ainsi l’honneur d’enfiler pour la première fois le maillot de l’équipe d’Angleterre.

Stanley Matthews avant un match de championnat opposant Stoke à Chelsea, en 1946.
Stanley Matthews a un talent fou. Lors de la saison 1935-1936, il porte totalement son équipe de Stoke. Il enfile avec facilité la tenue du passeur comme celle du buteur, ce qui permet aux Potters de terminer à la quatrième place du championnat d’Angleterre. C’est le meilleur classement de l’histoire du club. De 1932 à 1947, Matthews foule au total près de 260 fois les pelouses du Royaume, et plante déjà une cinquantaine de buts. Durant toutes ces années à Stoke, il est devenu une véritable star du football.
« Si Matthews n’a pas inventé le dribble, il l’a sublimé comme personne. »
Voilà ce qu’Arthur Hopcraft disait de Stanley Matthews dans son œuvre The Football Man, parue en 2006. Pour beaucoup d’observateurs, le talent de l’ailier dribbleur est incomparable. Son seul défaut ? Avoir évolué à une époque où ce sport n’était pas médiatisé et où l’Angleterre n’a pas performé au niveau international.
Avec les Three Lions, Stanley Matthews dispute les Coupes du Monde 1950 puis 1954. Sortie piteusement dès le premier tour en 1950, l’équipe d’Angleterre se montre bien plus performante quatre ans plus tard en Suisse. Matthews ne peut cependant pas éviter l’élimination en quart de finale du Mondial contre les tenants du titre uruguayens (4-2).

Stanley Matthews, avec le maillot de l’équipe d’Angleterre sur les épaules, avant le fameux match contre la Hongrie de 1953.
Avec le onze de la rose, le virevoltant ailier cumule 54 sélections et 12 buts en 23 ans, de 1934 à 1957. Il est d’ailleurs, en son temps, le recordman des sélections en équipe d’Angleterre. Cette longue carrière internationale lui permet malgré tout de remporter 9 British Home Championships, une compétition aujourd’hui disparue réunissant les quatre nations britanniques. Mais sous le maillot anglais, Matthews ne réussira jamais à exprimer son plein potentiel, celui qui lui valent la reconnaissance des fans et le surnom de « sorcier du dribble ». Il vit aussi plusieurs épisodes plutôt sombres de l’histoire du football anglais. En 1953, il fait ainsi partie de l’équipe d’Angleterre qui, pour la première fois de l’histoire, perd sur son sol, contre la Hongrie (3-6). Face au talent du Onze d’Or hongrois, l’une des meilleures équipes de l’histoire, Matthews ne peut rien.
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Quelques années plus tôt, il est également de cette formation anglaise qui, en 1938, entre à Berlin pour affronter l’Allemagne. À peine deux mois plus tôt, le Troisième Reich nazi a annexé l’Autriche voisine. La Seconde Guerre mondiale risque d’éclater à tout moment face à l’appétit de conquête totalitaire d’Adolf Hitler. Et avant de rentrer sur la pelouse, tous les joueurs anglais ont reçu l’ordre d’effectuer, lors de la présentation des équipes, le salut fasciste. Bras levé, Matthews s’exécute, comme ses coéquipiers, contraints par leurs dirigeants qui ne souhaitent pas froisser leurs puissants hôtes aryens. La victoire anglaise 6-3 est anecdotique. Beaucoup de supporters britanniques ne pardonneront pas ce geste effectué par les leurs. Les joueurs le regretteront aussi longtemps.
« Aujourd’hui encore, je ressens de la honte quand je m’assois près du feu, que je tourne les pages de mes albums photos et que je tombe sur cette terrible image de l’équipe d’Angleterre de football alignée comme une bande de robots nazis, les bras levés pour le salut de la honte » , Stanley Matthews.
Quelques semaines après cet épisode sombre qui illustre bien que l’histoire du football est intrinsèquement liée à la grande Histoire, le second conflit mondial éclate officiellement. Il va avoir un impact considérable sur la suite de la carrière de Stanley Matthews
La gloire à Blackpool
La Seconde Guerre mondiale débute alors que Matthews aborde les années les plus fastes de sa carrière : il a 24 ans. Il sert alors dans la Royal Air Force avec le grade de caporal. Son régiment est situé à Blackpool.
C’est pourquoi il commence à jouer pour les Seasiders, même s’il continue également de disputer des matchs pour Stoke. Le championnat d’Angleterre reprend véritablement lors de la saison 1946-1947 et Stoke termine à une nouvelle quatrième place, à deux points du champion, Liverpool. En 23 matchs disputés, Stanley Matthews est impliqué dans 30 des 41 buts de son équipe. Cependant, la relation avec ses dirigeants s’est considérablement détériorée depuis quelque temps. C’est pourquoi « le magicien » demande son transfert à Blackpool où il commence officiellement à jouer dès 1947.
Avec l’arrivée du meilleur joueur anglais dans ses rangs, Blackpool change de dimension et devient l’une des équipes majeures du championnat d’Angleterre. Elle ne réussira jamais pourtant à remporter le titre. Malgré tout, la petite ville côtière du Lancashire vibre comme jamais. Et suit son équipe qui réalise plusieurs magnifiques parcours en Cup. En 1948, Matthews atteint pour la première fois la finale de cette fameuse Coupe d’Angleterre, mais est battu par Manchester United (4-2). Cela n’empêche pas son talent d’être reconnu à sa juste valeur. Cette année-là, il remporte effectivement la première édition du FWA, trophée récompensant le meilleur joueur de la saison en Angleterre.
Trois ans plus tard, Blackpool perd une nouvelle finale de Cup, cette fois-ci contre Newcastle (2-0). Dans le Royaume, la question se pose alors : Stanley Matthews est-il destiné à demeurer un roi sans couronne ? Ne remportera-t-il jamais le moindre titre de sa carrière ? Lorsque, en 1953, Blackpool rejoint les Bolton Wanderers en finale de la Cup, beaucoup de Britanniques pensent qu’il s’agit de la dernière chance de Matthews.
Cette partie reste encore aujourd’hui gravée dans le cœur et la mémoire des amoureux du football anglais. Parce qu’elle a eu lieu l’année du couronnement d’Élisabeth II, qui assiste à la rencontre. Car elle est retransmise à la télévision et suivie par 10 millions de Britanniques. Parce que cette finale, au suspense ahurissant, est avant tout « The Matthews Final » comme les fans l’ont surnommé.
« Matthews a battu Bolton », Une du Manchester Guardian au lendemain de la Cup 1953.
Pourtant, tout semble mal parti. Bolton mène 3-1 à vingt minutes du terme. Mais Matthews refuse d’abandonner. Et décide de montrer qu’il reste, encore à 38 ans, le seul patron sur le terrain. Sous son impulsion, tous ses coéquipiers suivent. D’abord, son coéquipier Mortensen parvient à réduire la marque à 3-2 sur coup-franc. Puis Matthews s’envole sur son aile, dribble, percute… et fait basculer la rencontre. À la manière d’un Garrincha, il réussit à la perfection ce simple crochet extérieur du droit qui lui permet de laisser sur place son défenseur. Ce même crochet qu’il réalise à la 89e, avant d’offrir un but à Mortensen : Blackpool égalise !
Alors, prolongations ? Of course not. Dans les arrêts de jeu, la balle s’envole de nouveau sur l’aile. Matthews pénètre dans la surface, les 100 000 spectateurs retiennent leur souffle… Et voient « le sorcier du dribble » prendre à nouveau le meilleur sur son défenseur sur ce même crochet. Tout en glissant, il parvient à mettre une merveille de centre en retrait à ras de terre. 92e minute : Perry n’a plus qu’à finir le travail. 4-3. Matthews a renversé Bolton et le sort. Il peut enfin soulever un trophée majeur, avant d’être lui-même hissé sur les épaules de ses partenaires qui savent à qui ils doivent ce sacre. Le roi Pelé dira plus tard de Matthews que ce dernier a tout simplement « montré la manière dont le football devrait être joué ». C’est tellement vrai.

Porté en triomphe avec son capitaine Johnston, Matthews a enfin mis la main sur la Cup en 1953.
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Le premier footballeur anobli par la reine, symbole d’une carrière exemplaire
Après son sacre collectif de 1953, Matthews connaît donc la consécration individuelle en 1956, en remportant le premier Ballon d’Or de l’histoire, aux nez et à la barbe d’Alfredo Di Stefano. Cette année-là, il a permis à Blackpool de se hisser à la deuxième place du championnat d’Angleterre. À 41 ans.
Même s’il garde la passion et des qualités indéniables, l’âge vieillissant de Stanley Matthews devient malgré tout un problème à Blackpool qui, en 1961, le pousse vers la sortie. Ce dernier fait alors le choix du cœur en retournant à Stoke, redescendu en division 2. Dès la saison suivante, en 1962-1963, Matthews permet à son club de remporter le titre de deuxième division et de retrouver l’élite. Il est alors de nouveau élu meilleur joueur du championnat anglais. En 1964, il atteint même une nouvelle finale, encore perdue, de Ligue Cup. Matthews a alors 49 ans. C’est l’année suivante, à 50 ans, qu’il décide de raccrocher définitivement ses crampons professionnels. Stanley Matthews est alors devenu un vrai mythe sportif national, aussi talentueux qu’irréprochable sur le terrain. En trois décennies de carrière, le natif de Hanley, où il a une statue, n’a reçu aucun carton jaune et n’a jamais été exclu. Un vrai gentleman à l’anglaise.
C’est toute cette aura et ces qualités qui ont valu à Stanley Matthews de recevoir l’honneur suprême. Alors que sa carrière touche à peine à sa fin, en 1965, il devient le premier footballeur à être anobli par la Reine d’Angleterre. Formidable récompense venant auréoler la trajectoire d’un génie rare. Par la suite, Sir Stanley Matthews œuvre pour la diffusion du football et contre l’apartheid en Afrique du Sud pendant de longues années. À titre posthume, il intègre aussi logiquement l’English Football Hall of Fame qui vient d’être créé en 2002. « Le sorcier du dribble » avait tiré sa révérence définitive à presque 85 ans, en 2000. Une statue commémorant ses exploits vient rappeler à chaque supporter de Stoke à quel point son talent était incomparable.

La statue rendant hommage au talent de Stanley Matthews à Stoke-on-Trent.
« Le football a rythmé ma vie pendant plus de 80 ans. Je l’ai aimé du plus profond de mon être », a dit Sir Stanley Matthews dans son autobiographie, The way it was. Ballon d’Or 1956, celui-ci a laissé une trace indélébile à Blackpool comme à Stoke, où ses cendres ont été enterrées dans le rond central du Britannia Stadium, l’actuel Bet365 Stadium. Prouesses techniques, état d’esprit irréprochable, longévité extraordinaire, honneurs royaux… Voilà autant de caractéristiques qui montrent à quel point la place de Sir Stanley Matthews au panthéon des légendes du football n’est pas usurpée.
Sources :
- Tony Mason, « Stanley Matthews, la genèse d’un symbole », persee.fr
- « Stanley Matthews, le tout premier Ballon d’or », football-the-story.com
- Fiche de la carrière de Stanley Matthews, lequipe.fr
- Maxime Nadjarian, « Stanley Matthews, pour l’amour du football », sofoot.com
- Maxime Brigand et Gabriel Cnudde, « L’armée du salut », sofoot.com
Crédits photos : Icon Sport